LE NŒUD GORDIEN

Publié le par Virginie Ollivier

En 1937, Tocopilla était un port en décadence. Le grand essor de l' "or blanc", salpêtre vénéré comme une épée à double tranchant, poudre de vie, poudre de mort, d'une part précieux engrais pour les plantes et de l'autre sournois ingrédient entrant dans la fabrication des explosifs, était passé. L'invention par les Allemenands du salpêtre synthétique avait mis fin à la prospérité du Nord du Chili. Devant le quai de Tocopilla, on ne trouvait plus ces essaims de bateaux de marchandises à l'ancre. La rue Freire, remplie de bars où se nichaient d'exubérantes prostituées, expertes à délester les marins ivres de leur paie, était devenue une couleuvre anémique. Elles, peinturlurées et squelettiques, se jetaient en groupes avides sur le moindre loup de mer débarquait, par on ne sait quel miracle, dans le port. Ces combats ne se limitaient pas au crêpage de chignon, on y voyait aussi briller la lame des couteaux.

Le dénommé Lucho fut un de ces rares marins. Il entra à la taverne du Loro Mudo (Perroquet muet), un bouiboui uniformément verts, peuplé de putains anémiques habillées de la m^me couleur, tristes et muettes comme le volatile de plâtre qui, à l'entrée, tendait une patte pour appeler d'improbables satyres. Lucho s'y incrusta en qualité de protégé de dona Ganga, la vieille tenancière. Il se levait tard, on lui servait le petit déjeuner au lit, on le lavait et le rinçait avec un gant de toilette, on lui enfilait son costume de marin et on le poussait vers le bar pour qu'il serve d'appât au cas où un groupe de navigateurs mythiques, accostant après des mois d'abstinence, emprunteraient la rue en quête d'un délassement.Evidemment, les matelots tant espérés ne venaient pas: les rares clients n'étaient que de vieux avares et des mineurs mutilés.

Lucho, mourant d'ennui, passait ses journées et ses soirées à faire des noeuds avec deux bouts de corde. Il les avait appris dans ses interminables voyages sur les océans. Avec une rapidité vertigineuse, il tissait les deux cordes en des noeuds complexes que personne ne savait défaire. Puis, aussi prestement, il les désunissait. Parfois, pour prendre un peu le soleil, il allait s'asseoir une heure sur un banc de la place publique. Aussi muet que le perroquet du bar où il s'était échoué, il faisait défiler l'un après l'autre plus de cinq cent noeuds, tous complexes, tous différents. Les habitants de Tocopilla le regardaient de travers en se touchant la tempe de l'index.

 

Le noeud psychologique.

Le noeud psychologique.

Moi, avec ma curiosité d'enfant solitaire, j'adorais m'asseoir à côté de lui, dans l'espoir d'apprendre à faire et défaire ces si belles unions. Voyant mon intérêt, il me passait de temps en temps les deux cordes et m'invitait à l'imiter. Chaque fois je les attachais avec force, faisant une seule corde des deux, mais je ne parvenais jamais à démêler cette unité. Les noeuds de Lucho étaient des constructions sages. Il savait les faire et les défaire. Moi, en revanche, je n'arrivais à créer que des noeuds aveugles, qui demandaient un effort angoissant pour cesser d'exister.

Cette expérience enfantine m'aida plus tard à comprendre la différence entre une relation névrotique et une relation saine. Dans la première, nous souffrons d'une situation que nous avons construite et dont nous ne pouvons nous affranchir: nous nous sentons possédés. Dans la seconde, nous nous unissons à l'autre sans crainte car nous savons que nous aurons le courage de cesser la relation, de recouvrer notre liberté. Le lien névrotique se maintient par obligation et par impuissance. Le lien sain se maintient par la volonté et par l'amour.

Ces unions me rappelaient les noeuds marins, qui sont le produit d'une corporation. Ils doivent être solides, mais offrir la possibilité d'être défaits en urgence au cas où le navire serait pris dans la tempête. Le noeud psychologique est lui aussi le produit d'une collectivité. Le but de sa dissolution est de s'intégrer dans la société, d'être accepté par elle comme une congrégation accepte un initié. tant que nous conserverons le noeud, nous nous trouvons séparés de la collectivité. Tout être humain a besoin, pour subsister, de s'unir aux autres. Le noeud sain réalise cette intention et mérite d'être conservé tout le temps qu'il est utile. Le noeud aveugle qui nous maintient enfermés dans nos traumatismes doit être détaché pour que nous puissions passer à une relation plus appropriée. C'est à dire trouver la paix du coeur et, par conséquent, la joie de vivre.

Un noeud psychologique caché dans les obscurs replis de l'Inconscient se fait sentir en permanence, même si l'on ne peut l'identifier, en nous empêchant de jouir du miracle de l'existence. Il est comparable à un clou dans le chaussure: tapi dans l'ombre, il gâche la totalité de la marche.

 

Alexandro Jodorowski: La famille, un trésor, un piège.

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